Hors-Champ. La newsletter qui, en 1000 mots, pose la question : âEt si ce comportement allait jusquâĂ une technologie implantĂ©e dans ma vie professionnelle, quâest-ce que ça donnerait ?â
Aujourdâhui, on ouvre le dossier de la ParentalitĂ© au travail. On ne parle pas âde conciliation vie pro/vie persoâ. On parle de cette injonction impossible Ă ĂȘtre pleinement prĂ©sente partout Ă la fois.
Voici lâhistoire de Nina. Toute ressemblance avec une mĂšre qui culpabilise dâĂȘtre au travail quand elle est avec son enfant et avec son enfant quand elle est au travail nâest peut-ĂȘtre pas fortuite.
Alors, prĂȘt.e pour la lecture ?
đ LA FICTION
- Bonjour Nina, merci dâĂȘtre venue aujourdâhui, introduit Catherine en lui montrant du doigt une chaise en face de son bureau.
Le mĂ©tal froid la saisit au moment oĂč elle sâassoit. Elle regarde autour dâelle en attendant que sa manager finisse de cliquer frĂ©nĂ©tiquement sur sa souris.
- Câest bon, jâai ton dossier sous les yeux ! On va pouvoir commencer. Comme je disais, merci de tâĂȘtre dĂ©placĂ©e au bureau. Cet Ă©change Ă©tait important pour nous deux et âŠ
Nina laisse Catherine déblatérer sans vraiment écouter. Elle se doute de ce qui va suivre et elle essaie de maintenir une respiration calme. Elle inspire un dernier coup et reconnecte à la conversation.
- ⊠Comme je te lâavais expliquĂ©, lâobjectif est dâaborder tes performances qui sont en berne ces derniers mois. On va voir comment rectifier la barre ensemble. Ăa te va ?
- Oui⊠oui je crois, bredouille Nina, tout en essayant de mettre ses idées au clair.
Il faut dire quâelle a peu dormi cette nuit. Sa fille avait une fiĂšvre trĂšs Ă©levĂ©e, elle a passĂ© plusieurs heures Ă la bercer. Dâailleurs, elle espĂšre quâelle va bien et que ⊠âBIP, BIP, BIPâ. La montre sâactive Ă son poignet et coupe son flux de pensĂ©e. Catherine, les sourcils froncĂ©s, croise les mains sur son bureau sombre et soupire dâagacement.
- Tu vois Nina, câest exactement ce genre de comportement qui pose problĂšme.
- Je suis dĂ©solĂ©e Catherine, vraiment. Câest juste que âŠ
- Je sais Nina. Et je comprends ⊠du moins je comprenais au dĂ©but. Mais lĂ , ça fait six mois que tu es revenue de congĂ© maternitĂ© et les alertes Harmonium ne se calment pas. Je dirais mĂȘme que câest lâinverse. Et aujourdâhui particuliĂšrement, on est lĂ pour parler de tes performances et tu te permets de penser Ă autre chose ?
Nina voudrait parler mais sa gorge est tellement serrĂ©e quâaucun son ne traverse sa bouche. Elle ne peut pas sâempĂȘcher de trouver ça injuste. Sa fille a commencĂ© la collectivitĂ© et en plein hiver, autant dire quâelle est malade toutes les semaines. Elle sâest pourtant donnĂ©e Ă 100% dans son travail, malgrĂ© les nuits hachĂ©es, lâinquiĂ©tude et la fatigue gĂ©nĂ©rĂ©e par ce nouveau rĂŽle de maman dont elle a tout Ă apprendre et ⊠âBIP, BIP, BIPâ.
- Focus Nina ! claque Catherine en concert avec ses doigts. Rien quâaujourdâhui, jâai reçu neuf alertes de âpensĂ©es non-professionnellesâ par Harmonium. Tu dois vraiment apprendre Ă ne pas surinvestir ton rĂŽle de mĂšre. Tu es au travail, alors concentre-toi sur le travail. Je dis ça pour toi. A quoi bon ĂȘtre obnubilĂ©e par ta fille alors quâelle est trĂšs bien prise en charge dans sa crĂšche. Câest ce que tu mâas dit non ?
- Oui câest vrai. Mais tout ça est ⊠difficile quand mĂȘme. Mais je vais mâamĂ©liorer lĂ -dessus, je te le promets.
- Tu mâavais dĂ©jĂ dit ça il y a un mois et je ne vois pas dâamĂ©lioration. Tu sais pourtant que la norme dans lâentreprise est de cinq alertes max par semaine. Ăa te semble rĂ©aliste dâatteindre ça dâici la fin de lâannĂ©e ? Comment je peux tâaider ?
Nina serre les dents. Elle a juste envie de tout envoyer valser par moment mais Ă©conomiquement elle nâen a pas le droit.
- Je vais y arriver, je tâassure. Et cinq par semaine, ça me parait faisable oui.
- Je vais tout de mĂȘme tâinscrire Ă la formation Ă©quilibre pro-perso. Il faut vraiment que tu apprennes Ă limiter les pensĂ©es parentales sur le temps de travail.
Sa manager la fixe intensément, comme si elle cherchait à voir si Nina allait flancher. Mais elle soutient son regard sans sourciller et Catherine enchaßne.
- Bien, il faut parler de tes absences Ă prĂ©sent. Tu as mis lâĂ©quipe en grosse difficultĂ© deux fois sur ces six derniĂšres semaines. Jâai conscience que tu ne peux pas contrĂŽler quand ta fille est malade mais il faut que tu comprennes aussi la position dans laquelle tu as mis tes collĂšgues. Tu nây peux rien mais ça Ă©tĂ© compliquĂ© pour eux, ils ont dĂ» tout compenser. Ce nâĂ©tait pas simple tu sais ?
Nina bredouille et nâentend plus vraiment la suite de la conversation. Elle a lâimpression que lâatmosphĂšre sâembrume et elle se contente dâacquiescer. Deux heures plus tard, en sortant, elle acquiesce encore en promettant de faire plus dâefforts.
Une fois sur les dalles humides en bas de sa tour, elle sort son tĂ©lĂ©phone et voit quatre appels en absence de la crĂšche. Son cĆur bat Ă tout rompre quand elle appuie sur le bouton de rappel.
- Ah enfin, Mme Holmes. On a essayé de vous appeler à plusieurs reprises. Votre fille a une forte fiÚvre. Il faut venir la récupérer.
- Maintenant ? demande Nina en devenant livide.
- Oui, maintenant.
Le soir, Nina est soulagĂ©e car sa fille a rĂ©ussi Ă manger un peu malgrĂ© sa tempĂ©rature. Elle lui lit une histoire tout en caressant doucement ses cheveux de soie. Au moment oĂč elle referme les pages du livre, un lĂ©ger malaise sâempare dâelle en pensant Ă lâĂ©niĂšme dossier quâelle ne pourra pas rendre en temps et en heure.
âBIP, BIP, BIPâ. Harmonium sâactive : âPensĂ©es professionnelles dĂ©tectĂ©es en heures parentalesâ .
đ”ïžââïž LE DĂCRYPTAGE
âTravailler comme si on nâavait pas dâenfants et Ă©lever nos enfants comme si on nâavait pas de travail.â
Cette phrase a Ă©tĂ© le point de dĂ©part de cette fiction. Avec la volontĂ© de parler de lâimpossible Ă©quation de la parentalitĂ© au travail : ĂȘtre pleinement prĂ©sent partout Ă la fois.
Le systĂšme du travail nâa pas Ă©tĂ© pensĂ© pour les parents. Notre modĂšle sâessoufle, et les structures Ă©voluent doucement (jâai pour projet de rĂ©aliser un reportage sur les innovations qui permettent de repenser la compatibilitĂ© de la parentalitĂ© et du travail. Stay tuned.)
Résultat : une double injonction impossible.
1. Au travail : effacez que vous ĂȘtes mĂšre
Notes, rapports, Ă©tudes analysent lâimpact de la maternitĂ© sur la carriĂšre. La âpĂ©nalitĂ© maternelleâ est rĂ©elle (exacerbĂ©e pour les mĂšres solos) : baisse de salaire, ralentissement de carriĂšre, discriminations Ă lâembauche.1
Pour avancer, beaucoup de mĂšres apprennent Ă âne pas trop dĂ©rangerâ avec leur maternitĂ© au travail. Harmonium est la mĂ©taphore de cette surveillance invisible et le message implicite est : votre maternitĂ© est un problĂšme professionnel. Cachez-la.
Parfois, câest plus insidieux. On comprend votre situation mais on vous la reproche quand mĂȘme.
2. Avec votre enfant : le travail ne disparaĂźt pas
Câest lĂ que le piĂšge se referme : vous culpabilisez au travail de ne pas ĂȘtre avec votre enfant. Vous culpabilisez avec votre enfant de ne pas avoir assez avancĂ© dans votre travail.
Votre travail continue de tourner en fond dans votre tĂȘte :
Les notifications qui ne sâarrĂȘtent jamais
La culpabilité de ne pas avoir fini vos tùches
La pression de âprouver quâon est engagĂ©â
A cela sâajoute lâattente dâĂȘtre disponible pour son enfant dĂšs quâil en a besoin (enfant malade, crĂšche fermĂ©e, nounou absente, vacances scolaires qui ne coĂŻncident pas avec les congĂ©s prosâŠ). Cela sâentend mais pas en espĂ©rant des parents de pouvoir mettre le bouton off sur le travail Ă la demande.
NâĂȘtre jamais pleinement nulle part. Câest cette double peine qui Ă©puise.
âBeing a working mum is so great because every day you get a fresh opportunity to feel like youâre failing at two things.â
đ CONTRE-MESURES
On souffle, toute cette situation nâest pas une fatalitĂ©. Je vais Ă©voquer des contre-mesures individuelles, mais seules, elles ne feront pas de miracle. Le problĂšme est structurel, et il ne doit pas reposer uniquement sur les parents Ă©puisĂ©s.
Choisir vos batailles
Vous ne pouvez pas tout faire parfaitement. Identifiez ce qui compte vraiment pour vous :
OĂč est-ce que ma prĂ©sence est irremplaçable ? (ex : le coucher de mon enfant, telle rĂ©union)
OĂč est-ce que je peux lĂącher du lest ? (ex : les slides pas au top, le dĂźner qui nâest pas fait maison)
Lâobjectif : ĂȘtre pleinement prĂ©sente sur quelques moments clĂ©s, plutĂŽt que coupĂ©e en deux partout.
Poser des limites claires (mĂȘme si câest mal vu)
Toutes ces petites notifications professionnelles Ă toute heure sont de la pollution mentale.
DĂ©sactiver les notifications Slack/Teams/email aprĂšs lâhoraire X
Refuser les rĂ©unions aprĂšs lâhoraire X
Communiquer ses horaires clairement (en tenant compte des attentes de votre service)
Oui, ça peut ĂȘtre mal perçu. Mais câest la seule façon de ne pas partir en vrille.
Nommer le systĂšme
Encore une fois, on ne fait pas reposer toute la responsabilitĂ© sur les parents individuellement et on reconnaĂźt que le systĂšme doit Ă©voluer. Le problĂšme nâest pas votre âmauvaise gestion du tempsâ ou votre âmanque dâorganisationâ. Le travail nâest pas pensĂ© pour intĂ©grer la parentalitĂ©.
Vous nâavez pas Ă vous excuser dâavoir un enfant.
Demander du collectif
Voyez comment agir collectivement au niveau de votre entreprise / service : parler de politiques de flexibilité réelles (pas juste du marketing RH), normaliser la parentalité visible au travail, aménager le temps de travail, etc.
Il existe tant dâactions possibles. Jâaimerais y consacrer un reportage pour ne pas survoler ce sujet. En attendant, si vous connaissez des initiatives intĂ©ressantes sur cette thĂ©matique, nâhĂ©sitez pas Ă me les pointer !
PS : Et si vous nâavez pas dâenfant mais que vous connaissez des parents Ă©puisĂ©s : envoyez-leur cet Ă©pisode. Ăa les aidera peut-ĂȘtre Ă se sentir moins seuls.
Ă dans deux semaines (Ă peu prĂšs),
Camille
Rapport dâinformation dĂ©posĂ© par la dĂ©lĂ©gation de lâAssemblĂ©e nationale aux droits des femmes et Ă lâĂ©galitĂ© des chances entre les hommes et les femmes sur les politiques dâaccompagnement Ă la parentalitĂ©, n° 1638, dĂ©posĂ© le mardi 24 juin 2025.
Les notes du conseil dâanalyse Ă©conomique, n° 83, novembre 2024. Emmanuelle Auriol, Camille Landaisb et Nina Roussillec : ĂgalitĂ© hommes-femmes: une question dâĂ©quitĂ©, un impĂ©ratif Ă©conomique.
Etudes de lâobservatoire de lâApec : Le retour de congĂ© maternitĂ© des femmes cadres, fĂ©vrier 2024 ou La parentalitĂ© chez les cadres, septembre 2025


"Jâai pour projet de rĂ©aliser un reportage sur les innovations qui permettent de repenser la compatibilitĂ© de la parentalitĂ© et du travail" Cette bombe que tu nous lĂąches ! C'est une trop trop bonne idĂ©e, j'ai hĂąte de dĂ©couvrir ça !
A part ça, encore un épisode génial. J'ai failli fondre en larme (ou exploser de colÚre?) quand Nina a décroché le téléphone aprÚs 4 appels manqués de la crÚche